le bureau moteur

de Maurice Ponthière (1935)


Partie I : la fonction de bureau

Chapitre 2 : l’importance croissante des bureaux

Le nombre des employés de bureau — Le bureau et la production

Le nombre des employés de bureaux.

Les bureaux prennent dans la vie des entreprises et même dans la vie nationale un rôle de plus en plus grand. C’est un fait qu’on pourrait affirmer sans se livrer à un contrôle précis. Chacun peut le constater autour de soi. Une foule de choses qui se passaient autrefois sans donner lieu à aucun papier sont maintenant enregistrées, contrôlées, dirigées par les bureaux. Les femmes y sont entrées par légions, elles y exercent en grand nombre les nouvelles professions de sténographes et de dactylographes grâce auxquelles la correspondance, pour ne parler que de ce chapitre, a pris un développement considérable. Le patron ou le chef de service qui écrivait une douzaine de lettres dont la rédaction lui demandait une bonne moitié de sa journée, en dicte maintenant une trentaine en une heure. Les transports et la fabrication exigent beaucoup plus de papiers qu’autrefois. De nombreuses administrations privées et publiques ont été créées de toutes pièces.

Il doit être possible de demander aux statistiques la confirmation et la mesure de cette évolution. Les statistiques françaises sont peu nettes. Dans la population active du pays, elles ne distinguent que trois catégories : les chefs, les employés et les ouvriers. Au recensement de 1901, nous voyons figurer entre autres les domestiques parmi les employés, et le rédacteur qui nous présente celui de 1926 a bien soin de nous prévenir qu’on a classé parmi les employés les vendeurs, les agents de surveillance et même, par confusion de terme, nombre d’ouvriers des chemins de fer et du gaz qui, comme chacun sait, s’intitulent employés. Sous ces réserves, voici les chiffres.

En 1901, on dénombre 2 165 000 employés pour une population active de 19 400 000 individus. En 1921, 2 698 000 employés, et, en 1926, 2 732 000 employés pour une population active qui a augmenté à peu près d’un million. (Faut-il mentionner un petit supplément de 20 000 écrivains, comptables et dactylographes classés dans les professions libérales ?)

En trente ans, le nombre des employés aurait donc augmenté en France de 567 000.

Par rapport à l’ensemble de la population active, le pourcentage des employés est de 11,33 % en 1926.

Tels sont les chiffres établis sur des données vagues, mais qui comportent cependant une indication.

Le Berufszählung allemand de juin 1925 nous fournit des indications plus précises. Les employés du commerce et de l’industrie y sont comptés à part, c’est-à-dire en laissant de côté la poste, les chemins de fer et les services publics. Et dans l’ensemble des employés, une catégorie spéciale est réservée aux employés de commerce et employés de bureau réunis. En 1907, les employés de cette catégorie étaient au nombre de 558 000 hommes et 60 000 femmes. En 1925, on comptait de 1 116 000 hommes et 335 000 femmes. En huit ans, le nombre des hommes avait doublé et celui des femmes quintuplé.

Les statistiques américaines sont plus intéressantes parce que le sens du mot anglais clerk est bien défini, tandis que notre mot employé manque de précision.

Aux États-Unis, tandis que la population totale passait de 50 millions en 1880 à 105 millions en 1920, le nombre des clerks passait de 172 000 à 2 951 000.La population avait donc un pen plus que doublé, tandis que le nombre des employés de bureau s’était multiplé par 17.

Le bureau et la production.

Il est intéressant de comparer ce nombre de clerks avec les indices de la population industrielle et de la population totale. En combinant diverses données statistiques, nous pouvons dresser le tableau suivant :

Voici d’autres données. La Ligue syndicale des employés autrichiens a relevé des chiffres du même genre pour une seule entreprise, une usine d’objets métalliques occupant 1 500 personnes. De ces chiffres on peut tirer cet autre tableau :

Voici la traduction graphique de ces chiffres :

Cette statistique monographique distingue les employés du service commercial, dont le pourcentage est passé de 100 à 300, tandis que celui du service technique est passé de 100 à 142.

Citons encore les résultats d’une enquête faite dans 600 entreprises par l’Union générale indépendante des employés allemands. Il en ressort qu’en 1913 il y avait, dans ces entreprises, 9,3 employés pour 100 ouvriers. En 1926, il y en avait 16,5 %. On sait que, pendant ce temps, la production allemande s’est considérablement accrue.

De ces faits se dégage une leçon de portée très générale. Il est admis que l’augmentation formidable de la production constatée depuis un demi-siècle a concordé avec le développement du machinisme, des techniques scientifiques, de la rationalisation, de l’organisation du travail. Or, les chiffres cités font apparaître un phénomène concomitant : le développement des bureaux.

Nous ne voyons pas du premier coup le rapport qui peut exister entre la production et le nombre des employés de bureau et pourquoi, par exemple, un fabricant de brouettes fabrique plus de brouettes en embauchant non pas des ouvriers pour son atelier, mais des employés pour son bureau.

Pourtant, le fait est là. Pour augmenter leur production de 120 %, les États-Unis ont embauché seulement 65 % d’ouvriers en plus, tandis que le personnel des bureaux s’accroissait de 190 %. Et, dans l’usine autrichienne, le fait est encore plus patent : la production augmente de 93 % avec une diminution sensible du personnel exécutant et une augmentation considérable des employés de bureau.

Faut-il en conclure que notre fabricant de brouettes, ayant résolu d’augmenter sa production, devra renvoyer dix travailleurs du bois et engager une comptable ou une dactylographe ? Ce serait une sottise manifeste.

Mais ce que nous pouvons dire, c’est que le fabricant ne pourra réaliser ce prodige d’augmenter la production par tête d’ouvrier qu’autant qu’il augmentera dans une proportion qui reste à déterminer le nombre des employés de bureau ou, plus exactement, la productivité du bureau.

Les chiffres que nous relevons prouvent simplement ceci : le rendement du travail physique d’exécution est conditionné par le travail mental du bureau.En d’autres termes, l’augmentation de la production est fonction de la quantité et de la qualité du travail de bureau.

La production physique est fonction du travail mental.

Reprenons nos statistiques, en considérant non plus des pourcentages, mais les chiffres bruts.

En 1900, les États-Unis avaient 18,6 millions de salariés, agriculture non comprise. Pour augmenter leur production de 120 % au moyen d’un nombre proportionnel d’exécutants, il leur aurait fallu 22,3 millions d’ouvriers en plus.

On a réalisé l’augmentation avec 12 millions d’ouvriers et 2 millions d’employés en plus. Ces 2 millions d’employés ont produit un effort mental dont le résultat est équivalent à celui qu’aurait fourni l’effort physique de 10 millions d’ouvriers.

Dans l’exemple autrichien, qui s’applique à une seule usine beaucoup plus rationalisée que l’ensemble des industries américaines, nous voyons que le travail de 121 employés nouveaux introduits dans les bureaux a permis de réaliser une production qui eût nécessité le travail de 1 396 ouvriers supplémentaires.

Dans le premier cas, le résultat a été obtenu par 1 employé au lieu de 5 ouvriers ; dans le second cas, par 1 employé au lieu de 11 ouvriers.

Ce sont bien, remarquons-le, les perfectionnements techniques, le machinisme et l’organisation du travail qui augmentent la production, mais ils opèrent cet accroissement en substituant à une certaine quantité de travail physique une certaine quantité de travail mental dont une part importante est faite par les bureaux. Ces quantités ne sont pas égales.

Quand la production augmente par le progrès des sciences et de l’organisation, le pourcentage de travail humain musculaire diminue, tandis que le pourcentage de travail mental augmente.

C’est l’explication, sinon totale, du moins principale, de l’importance croissante des bureaux.