le bureau moteur

de Maurice Ponthière (1935)


Avant-propos

Bureau, bureaucratie, ces mots éveillent dans l’opinion commune une image de frein retardateur des activités. Nous montrons que le bureau est un moteur. Qu’il soit parfois un moteur archaïque et qui grince, cela ne fait rien à l’affaire. La direction qui s’exerçait autrefois sur le champ même de l’action s’exerce maintenant dans le bureau. Même cette activité rapide, violente, brutale entre toutes, la guerre, est maintenant conduite par le bureau. Les maréchaux de Louis XIV, de Louis XV, Napoléon lui-même, sont sur le champ du combat et donnent leurs ordres, la lorgnette à la main. Le chef de guerre se tient maintenant bien loin derrière la bataille en quelque maison calme. Ses yeux ne voient rien de ce qui se passe, c’est le papier qui le renseigne. Il tire des informations transmises la substance de ses directives, il dirige les armées et ordonne les attaques tout comme un agent de transport. ou un exportateur dirige des bateaux et des trains ou lance ses agents à la conquête d’un marché, dans la tiède atmosphère d’une salle paisible, sans autres instruments que ses comptes rendus, ses graphiques et ses cartes, son crayon et son téléphone. Quand un officier a prouvé sa valeur de chef, on lui enlève son sabre et son revolver, on lui remet un porte-plume, on en fait un homme de bureau.

Le lecteur qui voudra bien nous suivre dans un exposé où les notions pratiques sont mêlées à des considérations abstraites arec lesquelles il n’est pas habituel de les confronter, en retiendra, nous l’espérons, cette idée capitale. Le bureau est le lieu d’arrivée d’un mouvement centripète d’informations et le point de départ d’un mouvement centrifuge d’idées motrices.

II n’est pas dans l’entreprise un organe parasitaire dont il faut avant tout redouter les végétations. Cette opinion trop commune, nous avons voulu la combattre énergiquement, parce, qu’elle est un obstacle au progrès. Ce préjugé nous vient des temps anciens où le muscle de l’homme était sa force et sa fierté. Nous sommes tous fils de pâtres ou de bûcherons, de casseurs de pierres ou de forgerons, de chasseurs ou de guerriers. Les premiers commerçants eux-mêmes furent de hardis navigateurs, d’audacieux caravaniers, que les violences du brigandage ne scandalisaient pas. Pour la plupart des gens d’action, production et commerce sont encore une lutte physique, « fraîche et joyeuse ». Ceux qui la mènent au plein air ou dans le fracas des machines, « sur le tas », les chefs aussi bien que la troupe, ont reçu en héritage le grand mépris de l’ancêtre pour le scribe pâlot et bossu, pour le clerc besogneux qui consume sa vie chétive dans l’ombre des bureaux. Le mépris dispose mal à comprendre, et les gens du grand air, les « capitaines d’industrie », et à plus forte raison les sergents, se demandent souvent à quelle méchanceté du sort ils doivent cette cohorte de gens qui noircissent du papier, qui ne leur servent à rien et dont ils ne peuvent se passer. Or ces plumitifs forgent la pensée qui prépare, anime, simplifie, accélère et maintient dans la ligne droite les gestes de tous les exécutants. Le bureau est un moteur.

Sitôt ce point admis, le problème de l’administration change absolument d’aspect. Le bureau n’est plus un parasite, l’employé de bureau n’est plus inutile et un improductif, les documents du bureau ne sont plus des paperasses.

Le bureau moteur est dans l’entreprise une pièce de choix, une mécanique puissante, et précise qu’il faut soigner, choyer, astiquer et tenir toujours en pleine forme.

Fabrique d’idées motrices, tel est le bureau. Dès que ceci devient clair à leurs yeux, tous les agents administratifs, chefs et subordonnés, prennent conscience de leur fonction et de son but, ils savent que toutes les activités productrices de richesses. de bien-être et d’ordre sont subordonnées à l’activité du bureau. Si le bureau est lent, les activités de l’organisme travaillant se ralentissent d’autant, si le bureau émet des idées incomplètes, les activités sont tâtonnantes ; s’il émet des idées fausses, l’organisme s’en va vers la ruine et la mort.

Ce livre est choquant en certaines de ses pages. L’auteur n’en fait pas amende honorable, mais il serait mal compris s’il ne précisait son point de vue.

Il choque les idées reçues sur la direction et l’administration des entreprises, fonction dite noble et spirituelle, et sur le travail de bureau, fonction réputée mécanique et stérile.

Il présente le travail de bureau comme partie intégrante et inséparable de la fonction directrice. On peut dire du bureau qu’il est le mécanisme de l’idée directrice. Mais ceux qui ont pour de promulguer les directrices considèrent encore cette mission comme une preuve de confiance due à leur valeur personnelle, à l’acuité de leur flair, à la sensibilité de leur tact, à la justesse de leurs vues, à l’exactitude de leurs diagnostics et de leurs pronostics, à leur énergie individuelle, bref à leurs sentiments, à leurs intuitions, à leur caractère. La direction est pour eux essentiellement libre, et tout ce qui tend à la systématisation de la volonté directrice leur paraît un abaissement.

Ceci nous parait une erreur. L’intuition et les volontés intuitives sont, suivant la phase d’activité, suivant le moment où ils entrent en jeu, les facultés les plus grossières ou au contraire les plus raffinées.

Comme guides de l’action, le sentiment et une sorte d’intuition très voisine d’un pur instinct sont les seuls moyens dont disposent les êtres primitifs, les animaux, les enfants du premier âge, les faibles d’esprit. Ils sont le propre de la bête, de l’ignorant, du chef sans culture, du politicien de bas étage. Se targuer de baser exclusivement sa conduite sur ses intuitions est donc un très mince titre de gloire.

À un stade supérieur du développement de l’être. l’intuition fait place à la raison. c’est-à-dire à la perception analytique, à la conduite méthodique de la pensée, au contrôle expérimental, à la synthèse. La volonté issue de la raison est sûre d’elle-même et de son résultat. La raison méthodique peut être partiellement systématisée et mécanisée et, pour la direction des entreprises, le bureau est l’organe qui systématise et mécanise la pensée directrice.

Cependant, toute activité ne peut être conduite jusqu’au bout par la raison systématique, car nous n’avons pas encore porté la parfaite lumière, et nous ne la porterons peut-être jamais, dans la complexité des phénomènes, dans l’intrication des effets et des causes. Quand nous avons poussé au maximum notre savoir expérimental, notre intelligence mécanique, les systématisations de la pensée, en mot l’appareil bureaucratique, nous nous heurtons à des zones de ténèbres à travers lesquelles nous ne pouvons plus nous diriger qu’en faisant appel à nos intuitions. À ce point de l’action, les inductions et les déductions abstraites, l’esprit de finesse, le flair, la divination, les violences mêmes de nos énergies élémentaires, doivent suppléer aux défaillances du système et de l’esprit géométrique. Mais cette intuition d’un ordre supérieur est alors éclairée par le savoir positif et la raison raisonnante; elle procède de l’éducation morale et des études humanistes dont aucune technique ne peul dispenser. Le sujet que nous nous proposons nous interdit de pénétrer en ces régions dont nous ne méconnaissons pas l’existence. Nous soulignerons cependant que cette intuition éclairée reste hasardeuse en son principe et incertaine en ses résultats ; elle ne doit entrer en ligne dans la vie administrative qu’après avoir demandé au système raisonnant, c’est-à-dire au bureau, tout ce qu’il peut donner d’idées exactes et de volontés certaines.

Ce livre aussi paraîtra incomplet. Il l’est par nécessité ; chacun de ses chapitres aurait pu être développé en un volume aussi important que le présent ouvrage. Une littérature déjà très abondante et qui s’enrichit chaque jour d’études de grande valeur élucide les innombrables problèmes qui résultent des conditions particulières à chaque entreprise et aux multiples bureaux dont nous n’avons pu faire qu’une énumération. Nous croyons cependant avoir fait œuvre utile et sans doute nouvelle en traitant le sujet en nous bornant parfois à éveiller les réflexions à orienter les éludes, en indiquant au surplus les sources où chacun pourra trouver sa propre pâture.

L’organisation exige de l’organisateur ce bon sens dont Descartes disait qu’il est la chose du monde la plus commune. II faut aussi, ce qui n’est guère plus rare en France, une imagination tournée vers les combinaisons pratiques, le goût de l’observation, des mesures exactes, et certaines qualités morales, l’équité, la probité totale, intellectuelle et pécuniaire.

Quant aux connaissances spéciales, on en trouvera dans ce livre les éléments que l’on complétera aisément en se reportant aux ouvrages indiqués par notre bibliographie.

Mais le défaut aux organisateurs et à la plupart des mortels, leur péché mignon, est de regarder leur ouvrage arec des œillères. L’ingénieur et le mécanicien ne considèrent que les techniques, les machines et les procédés administratifs qui augmentent une production brute, le psychotechnicien réservera toutes ses faveurs aux problèmes psychologiques, le physiologiste aux moteurs humains, le comptable à la comptabilité. etc. Le difficile est de faire le tour complet d’un système travaillant complexe, d’en examiner les aspects nombreux. Nous voudrions que cette étude soit pour l’organisation un vademecum, qu’elle serre à établir avant chaque plan la liste complète des problèmes élémentaires qui réclament une solution et, qu’un plan terminé, on revienne de nouveau vers ce livre pour demander à chacune de ses pages : N’avais-je pas oublié ceci ?